notice rédigée par Hélène Gallé


(A) la prose

- auteur: anonyme

- dédicataire: non mentionné

- datation: XVe siècle (selon Keller, après 1458)

- Doutrepont1939, pp. 122-125

- manuscrit unique:

Paris, BnF, Arsenal, 3351

- organisation du texte

L’incipit est partiellement lisible: «Cy commenche les croniques des … de chevalerie de haulz et nobles …»

L’édition Keller distingue les parties suivantes (sont indiqués pour chaque partie le titre du premier chapitre et, s’il y a lieu, l’explicit):

«Préliminaires» (ff. 1r-5r; ch. 1-2): cette partie résume l’histoire de Garin de Monglane jusqu’au départ de ses fils.

«L’Histoire de Hernault et de Milon son frère» (ff. 5r-33v; ch. 3-12). Début: «Comment Hernault fut receu en Acquitaine et comment la ville et sengnourie lui fu delivree.» Explicit: «Cy fine l’ystoire de Hernault et de Millon son frere.»

«L’Histoire de Renier de Gennes» (ff. 34r-53v; ch. 13-20). Début:«Comment Renier et Gerart oïrent nouvelles de la conqueste et du mariage de leurs freres.» Explicit: «Cy fine l’istoire de Regnier de Monglenne duc de la cité de Gennes.»

«L’Histoire de Girart de Vienne» (ff. 54r-178v; ch. 21-58), suivie d’une transition (ff. 178v-180v; ch. 59). Début: «Cy commenche a parler de Gerart, le .iiii.me filz du duc Garin de Monglenne.» Titre du chapitre 59: «Comment Charlemaine fut premierement moty d’aler en Espaigne faire la conqueste en laquelle morurent Olivier et Rolant

«Le Pèlerinage de Charlemagne à Jérusalem et à Constantinople» (ff. 180v-204v; ch. 60-61), suivi d’une transition (ff. 204v-206r, ch. 62). Début: «Comment Olivier de Vienne engendra Galien en la fille de l’empereur de Constantinoble en revenant de Jherusalem.» Titre du chapitre de transition: «Comment Charlemaine, quant il fut en France, assambla ses grans compagnies pour aler en Espaigne, ou il fut par long temps.»

«L’Histoire de Galien le Restoré (I)» (ff. 206r-223r; ch. 63-67). Début: «Comment Jaqueline enfanta d’un filz, le quel fut nommé Galien et receu de deux dames, que le livre nomme faees, lesquelles lui donnerent de beaux dons et vertueux.»

«L’Histoire d’Aymeri de Narbonne (I)» (ff. 223r-231v, ch. 68-69). Début: «Comment Aymeri conquist Nerbonne, dont il fut signeur et gouverneur tous son temps.»

«L’Histoire de Galien le Restoré (II)» (ff. 231v-269v; ch. 70-77). Début: «Comment Galien conquist Montsuzain, ou estoit la belle Guirande, et tout par le moyen du Sarrasin Mauprin de Turquie, qu’il avoit de mort respité.»

«L’Histoire d’Aymeri de Narbonne (II)» (ff. 269v-280r; ch. 78-81). Début: «Cy parle de Aymery de Nerbonne, de ses enfans et de Charlemaine.»

«L’Histoire de la reine Sibille» (ff. 280r-379r; ch. 82-106). Début: «Comment Charlemaine envoya demander et querir femme en que l’autre estoit trespassee.»

Pas de prologue à proprement parler (cf. supra l’incipit du texte). Cependant, l’auteur définit soigneusement son projet: «son intencion n’est aucunnement d’y mettre ne adjouster rien du sien mais que seulement escripre et racompter joieusement ce qu’il a veu et trouvé en pluiseurs livres assez revenans l’un a l’autre» (ch. 59, éd. Keller p. 166).

Il tient compte des ouvrages rédigés avant le sien, abrégeant l’histoire d’Aymeri, «qui est au long escripte et contenue en ung autre livre, fait et composé des fais, des aventures et vaillances que firent lui et ses enfans, lesquelz furent tant chevalereux que belle en est la matiere a escouter» (ch. 78, éd. Keller p. 251), et se tournant vers l’histoire de la reine Sibille, future épouse de Charlemagne et mère de Louis.

Le récit se termine par la mention du mariage de Louis avec la fille d’Aymeri, et par l’invitation à se reporter au Couronnement de Louis, car «ne puet mie l’istorien tout mettre (...) Et, pour commencer le surplus, fauldroit venir au Pere Saint, qui trouva les payens en son pays, et manda Guillaume pour lui aidier»(cité par L. Gautier, Epopées françaises,III, p. 701). L’objectif du prosateur semble donc être de compléter le Roman de Guillaume en prose.

La prose a la particularité de contenir plusieurs passages en vers: elle cite de nombreux proverbes, généralement sous la forme d'un distique en décasyllabes (recensés dans l'éd. Keller, pp. XXIII-XXVII); elle laisse également place à six fragments versifiés en alexandrins, le plus souvent des discours rapportés (étudiés par Andrieux-Reix 1989, qui les met en relation, quand c'est possible, avec les vers de Cheltenham).

 


(B) la source 

Le compilateur fait œuvre originale, dans la mesure où il est le premier à mettre en prose puis réunir différentes chansons de geste:

Garin de Monglane, XIIIe siècle, 12590 alexandrins rimés avec vers orphelin

Hernaut de Beaulande, XIVesiècle, 3263 alexandrins rimés

Renier de Gennes, XIVe siècle, 1119 alexandrins rimés, incomplet

Girart de Vienne, XIIIe siècle, 6934 décasyllabes rimés avec vers orphelin, également connu dans la version plus courte et plus tardive du manuscrit de Cheltenham (XIVesiècle, 3460 alexandrins rimés)

Galien li restorés, XIVe s., 4911 alexandrins rimés

Le Voyage de Charlemagne à Jérusalem et Constantinople, XIIe siècle, 870 alexandrins assonancés

Aymeri de Narbonne, fin XIIe-début XIIIe siècle, 4967 décasyllabes rimés avec vers orphelin

Macaire (ou la reine Sebile), fin XIIesiècle, 3615 décasyllabes rimés

Seul le manuscrit de Cheltenham (Girart de Vienne) présente une compilation en partie similaire: l’ensemble publié par D. Dougherty et E. Barnes sous le nom de Geste de Monglane rassemble Hernaut de Beaulande, Renier de Gennes, Girart de Vienne. Le manuscrit contient également Galien, qui a étépublié à part par les mêmes éditeurs et qui raconte les aventures du fils d’Olivier, engendré au cours du Voyage de Charlemagne (voir notice Galien le Restauré): le lien entre les deux textes, évident, est bien établi dès la version en vers. C’est donc cet ensemble qui constitue la source du prosateur d’Arsenal 3351; il est probable qu’il s’inspire d’un modèle antérieur au manuscrit de Cheltenham, dont il est plus éloigné que la version imprimée connue sous le nom de Guerin de Montglave (voir notice).

La combinaison de cet ensemble (Hernaut, Renier, Girart et Galien)avec Aymeri de Narbonne et La Reine Sibille est spécifique à Arsenal 3351.

Autre spécificité: le début d’Arsenal 3351 contient un résumé de la chanson de Garin de Monglane dont on ne saurait dire s’il était présent dans le manuscrit de Cheltenham, acéphale; mais ce résumé est absent de Guerin de Montglave,généralement très proche de Cheltenham (cf. supra).

Arsenal 3351 présente également une parenté avec les Chroniques et conquêtes de Charlemagne de David Aubert (voir notice), qui contiennent le récit de Girart de Vienne ainsi que celui d’une prise de Narbonne (i.e. la première partie d’Aymeri de Narbonne). L’un a copié sur l’autre, mais lequel? Les avis divergent, les uns affirmant que David Aubert a copié le texte d’Arsenal 3351 (Gautier, Lichtenstein, Suard), les autres considérant qu’Arsenal 3351 est plus jeune que la version de David Aubert (Keller).

Enfin, l’histoire de la reine Sibille n’a qu’un lien assez lâche avec le reste de la compilation. Au sens strict du terme, il ne s’agit plus de la Geste de Garin de Monglane: Sibille est l’épouse de Charlemagne, et le lien avec le lignage de Garin est ténu. C’est la raison pour laquelle H.-E. Keller ne l’édite pas dans La Geste de Garin de Monglane en prose. La comparaison avec l’autre version en prose de l’histoire de la reine Sibille, présente dans le Myreur des Histors de Jean d’Outremeuse (voir notice), met en évidence les efforts du compilateur pour rattacher le récit à la geste de Monglane: il souligne le rôle d’Aymeri de Narbonne et de ses fils, tandis que Jean d’Outremeuse préfère mettre en valeur Ogier le Danois (Finet-Van der Schaaf).


(C) histoire de la prose

Le texte en prose contenu dans Arsenal 3351 n’a pas connu de diffusion ultérieure, du moins par descendance directe. Au XVIe siècle, les imprimés Guerin de Montglave et Galien, qui reprennent partiellement le même contenu, dérivent non d’Arsenal 3351, mais de la Geste de Monglane en vers (pas directement du manuscrit de Cheltenham, mais sans doute d'un de ses modèles).

 


(D) bibliographie 

(1) éditions

E. Koschwitz, Sechs Bearbeitungen des altfranzösischen Gedichts von Karls des Grossen Reise nach Jerusalem und Constantinopel, Heilbronn, Henninger, 1879 [Voyage]

H. Tiemann, Der Roman von der Königin Sibille in drei Prosafassungen des 14. und 15. Jahrhunderts, Hamburg, Hauswedell, 1977 [Sibille]

H.-E. Keller, La Geste de Garin de Monglane en prose,Aix-en-Provence, CUERMA, 1994 (Senefiance, 35) [Garin, Hernaut, Renier, Girart, Galien, Voyage, Aymeri]

(2) bibliographie critique

L. Gautier 1880-1882, Les Epopées françaises,Paris, Palmé, III, p. 277 [Voyage dans Ars. 3351],pp. 316-318 [Galien],pp. 701-704 [La Reine Sibille]; IV, p. 135 [Garin], pp. 194-196 [Renier], pp. 178-180 [Girart],pp. 205-206 [Hernaut], pp. 244-247 [Aymeri]

G. Paris 1883, «Le roman de la Geste de Monglane», in Romania,12, pp. 1-13

L. Demaison 1887, Aymeri de Narbonne, Paris, Firmin-Didot, I, p. CCLXVII-CCXCII

K. Pfeil 1888, Das Gedicht Galien Rethoré der Cheltenhamer Handschrift und sein Verhältnis zu den bisher allein bekannten Prosabearbeitungen,Inaugural-Dissertation, Marburg, R. Friedrich

K. Hartmann 1889, Über die Eingangsepisoden der cheltenhamer Version des ‘Girart de Viane’, Marburg, G. Schirling

G. Lichtenstein 1899, Vergleichende Untersuchung über die jüngeren Bearbeitungen der Chanson de Girart de Viane, Marburg, Elwert

J. Horrent 1951, La‘Chanson de Roland’dans les littératures française et espagnole au Moyen Age, Paris, Les Belles Lettres (pp. 71-73 et 377-412)

Woledge 1954-1975, n. 64

W. Van Emden 1968, C.R. de La Geste de Monglane,éd. D.M. Dougherty and E.B. Barnes, University of Oregon, Eugene, 1966, in Cahiers de Civilisation Médiévale, 11, pp. 63-67

F. Suard 1979, Guillaume d’Orange: étude du roman en prose, Champion, Paris (pp. 14-30 et passim)

F. Suard 1980, «Les mises en prose et la tradition des chansons de geste», in Perspectives médiévales, 6, pp. 40-52

N. Andrieux-Reix 1989, «De quelques vers en prose: une enquête sur la ‘Geste de Monglane’ et des présomptions de parenté entre écritures tardives», in Romania,110, pp. 493-510

H.-E. Keller 1995, «La chanson de geste en prose et l’amour courtois», in Aspects de l’épopée romane: mentalités, idéologies, intertextualités, Groningen, Egbert Forsten, pp. 375-382

H.-E. Keller 1998, «Le clan de Girart de Vienne dans Galien le Restoré», in Miscellanea Mediaevalia. Mélanges offerts à Philippe Ménard, Paris, Champion, I, pp. 713-721

H.-E. Keller 1999, «Une Chanson de Roland négligée du XVème siècle», in Plaist vos oïr bone cançon vallant?Mélanges de langue et de littérature médiévales offerts à François Suard, Lille, Université Charles de Gaulle – Lille 3, I, pp. 465-473

F. Suard 1999, «Le Gérard de Vienne de David Aubert», in Les manuscrits de David Aubert ‘escripvain’ bourguignon, Paris, PUPS, pp. 19-33

M.-J. Pinvidic 2000, «Les noms propres dans la Geste de Garin de Monglane en prose», in Ce nous dist li escris… Che est la verité. Etudes de littérature médiévale offertes à André Moisan par ses collègues et amis, Aix-en-Provence, CUERMA, pp. 217-241

B. Finet-van der Schaaf 2005, «L’histoire de la reine Sebile: la chanson, les chroniques et le(s) roman(s) en prose», in Le Nord de la France entre épopée et chronique, Arras, Artois Presses Université, pp. 67-81 (pp. 78-81)

H. Gallé 2009, «Aymeri le Petit: la prise de Narbonne dans le manuscrit V4 de la Chanson de Roland et dans quelques récits en prose»,in Le lent brassement des livres, des rites et de la vie, Mélanges offerts à James Dauphiné, Paris, Champion, pp. 35-60 (pp. 52-56)

F. Suard 2010, «Les mises en prose épiques et romanesques: les enjeux littéraires», in Mettre en prose aux XIVe-XVIe siècles, Turnhout, Brepols, pp. 33-52 (pp. 41-45, 50)

Suard 2011, pp. 322-325

H. Gallé 2013, «Le personnage d'Hernaut de Beaulande: de La Geste de Monglane à Guerin de Montglave», in Le Moyen Français, 72, 2013, pp. 49-73

F. Suard 2016, «Galien le Restoré, coup d’œil sur une œuvre à succès», in Etudes offertes à Danielle Buschinger, Amiens, Presses du Centre d’Etudes médiévales de Picardie, t. II, pp. 122-136

F. Suard 2016, «Les proses de la Reine Sebile. Fortune et infortunes», in Le Roman français dans les premiers imprimés, Paris, Classiques Garnier, pp. 127-142

H. Gallé 2017, «Le combat de Renier contre Sorbrin dans les deux mises en prose de La Geste de Monglane», in ‘Le monde entour et environ’. La geste, la route et le livre dans la littérature médiévale. Mélanges offerts à Claude Roussel, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Bascal, pp. 65-76 

M. Colombo Timelli 2018, «Les distiques proverbiaux dans la Geste de Monglane… et dans Beuve de Hantone en prose», in Le Moyen Âge, CXXIV, pp. 119-144

A. Lambert 2020, «Les insertions versifiées dans les mises en prose épiques et romanesques», in Le Moyen Français, 86, p. 27-49