(B) la source
L’identification des sources de l’Histoire est particulièrement complexe, tant pour la variété des thèmes, chacun lié à une tradition culturelle et littéraire spécifique, que pour la stratégie de composition très articulée adoptée par Mamerot, faite de mélange et de sélection de matériaux différents.
Dans le répertoire de Doutrepont, le motif des Neuf Preux est traité à l’intérieur de la «notice» sur le Voyage de Charlemagne à Jérusalem et à Constantinople, chanson de geste qui, tout comme la Chanson de Roland, «n’a pas reçu une modernisation suivie ou complète. Il ne se retrouve, en tant que prose ou dérimage, que sous des formes qui sont simplement des parties ou des chapitres d’œuvres: 1. Les Conquestes de Charlemaine […]. – 2. Paris, B.N. 1470. – 3. Ars. 3351. – 4. Galien rhétoré […]. – 5. Jean Mansel, La Fleur des Histoires […]. – 6. Les Neuf Preux. Paris, B.N. 12598, XVIIe ou XVIIIe s., copie d’un original du XVIe siècle», ce dernier texte état cité comme «l’une des compositions qui nous sont parvenues sous le titre des Neuf Preux» (Doutrepont 1939, p. 221).
Suivent des paragraphes sur l’Histoire de Mamerot, sur le même manuscrit 12598 (traduction en tout cas «différente de celle de Sébastien Mamerot», p. 222), sur le Triomphe de Neuf Preux, ouquel sont contenus tous les fais et proesses qu’ilz ont achevez durant leurs vies, avec l’hystoire de Bertrand de Guesclin («Imprimé à Abbeville, 30 mai 1487, chez Pierre Gérard. – 3 décembre 1507, édition par l’imprimeur parisien, Michel le Noir», p. 222: pour celle-ci, voir notice Bertrand du Guesclin A) et d’autres indications plus détaillées. A la fin du paragraphe, Doutrepont signale d’ailleurs que «les véritables versions en prose [du Voyage] sont bien le B.N. 1475, l’Ars. 3351 et le Garin imprimé. Elles sont/appartiennent à la /de la littérature proprement dite, tandis que les autres rédactions font figure de morceaux d’histoire dans les œuvres où elles ont été insérées» (Doutepont 1939, p. 223).
En effet, dans les premiers chapitres du récit de la vie de Charles le Grand, qui est encadré dans un espace temporel et thématique beaucoup plus ample (allant des origines du peuple Franc jusqu’à la moitié du XVe siècle), Mamerot montre de bien connaître les Historiae Ecclesiasticae Francorum de Grégoire de Tours, qui ne permettent de fait qu’une comparaison partielle, puisqu’elles se terminent en 591; ensuite, pour établir la biographie de Charles, Mamerot se base principalement sur Les Grandes Chroniques de France (mentionnées explicitement, juste avant une déclaration de brevitas: «Brunehault fit moult de maulx, conme il est contenu es Croniques de France, de quoy, pour cause de briefté, je m’en passe, car trop seroit long a raconter et alongeroye ma matiere», vol. II, f. 104v); ailleurs d’autres œuvres sont citées, qui appartiennent à la tradition médiévale latine ou française, que l’auteur avait à sa disposition dans la bibliothèque des seigneurs de Laval et d’où il a pu titrer de nombreux passages narratifs (les formules suivantes sont fréquentes dans la dernière section: «es Croniques Vincent [Vincentius Bellovacensis, Speculum historiale, IIIe partie du Speculum maius] se dit», II, f. 141v; «en aultres Croniques se dit», II, f. 143r; «selon les Croniques Sycard, evesque de Cremonne» [Sicardus Cremonensis, Chronica universalis], II, f. 143v; «il est dit […] en aulcunes Croniques», II, f. 145r; «es Croniques Vincent et en celles de Martin» [Martinus Polonus, Chronicon summorum pontificum imperatorumque de septem aetatibus mundi, traduite en français par Mamerot en 1458], II, f. 145r).
Pour la biographie même de Charles, comme nous l’avons dit, on ne peut exclure comme ultérieure et ‘ultime’ source d’inspiration des textes épiques, qui offrent une correspondance thématique plus ou moins précise avec le récit principal de Mamerot ou avec des épisodes secondaires: la Chanson de Roland (ch. XIX, «De la confession Roland et conment il morut. Et aussi des aultres et pers de France. Et du dueil que Charles en fit», II, ff. 132v-134v), Ami et Amile (ch. VIII, «De Charles le Grant et son regne», II, ff. 110v-112v), Voyage de Charlemagne a Jerusalem et a Constantinople (ch. IX, «Conment Charles le Grant ala en Constantinople et en Jherusalem», II, ff. 113r-115v). Toutefois, il est nécessaire de souligner à nouveau que cette correspondance devient souvent très faible au niveau formel.
On peut avancer des réflexions semblables à propos d’autres biographies qui mettent en cause un deuxième genre littéraire, le roman: en ce qui concerne Alexandre, l’«exigence d’historicité est visible dans le choix des sources, qui va pousser Sébastien Mamerot à suivre des textes historiques et des chroniques, tout en faisant parfois des concessions à une certaine vulgate héritée des romans» (Salamon, «Les Neuf Preux», 2008, p. 50); «Sébastien Mamerot, en choisissant des textes majeurs de l’historiographie médiévale d’Alexandre, affiche […] son souhait de ne pas écrire un nouveau roman d’Alexandre» (Salamon, «Alexandre le Grand», 2011, p. 200). Pour Artus, «certes, Sébastien Mamerot souhaite rendre le plus fidèlement possible le texte de Geoffroy [l’Historia Regum Britanniae de Geoffroy de Monmouth]. Mais il est conscient, en même temps, d’écrire pour des lecteurs qui ont un horizon d’attente fixé essentiellement par les romans arthuriens en prose» (Trachsler 1996, p. 303); «l’opera che ha principalmente ispirato Mamerot è la Historia Regum Britanniae di Goffredo di Monmouth», mais «Mamerot ha utilizzato veramente, come spesso precisa, diverse fonti; la varietà di queste è considerevole e dimostra una attenta ricognizione dei testi arturiani sia in latino che in volgare» (Cornagliotti 2004, pp. 395, 400).
Parmi les Neuf Preues, pour Semiramis «les ressemblances entre [l’Histoire de Mamerot et l’Histoire ancienne jusqu’à César] sont remarquables»; pareillement pourSeneppe: «les affinités entre [certains] passages [de l’Histoire e de l’Histoire ancienne] semblent assex évidents»; ou encore pour Panthasilée: «Les analogies entre [l’Histoire et le Roman de Troie de Benôit de Sainte-Maure] sont manifestes [et] nombreuses et concernent toute l’histoire des rapports entre Penthésilée et les Troyens», à tel point qu’«il y a en effet des éléments qui nous permettent de ranger d’un côté l’Histoire des Neuf Preues et le Roman de Troie et de l’autre l’Histoire ancienne» (Ramello 2001, pp. 624-625, 627).
Des considérations semblables, qui d’ailleurs peuvent être appliquées bien au-delà des fragments narratifs signalés jusqu’ici et s’adapter au recueil tout entier («Dans sa méthode, Sébastien Mamerot se montre scrupuleux. Aussi ce projet d’histoire dont les Preux sont les jalons est-il appuyé par le recours à des sources historiques», Salamon, «Alexandre le Grand», 2011, p. 198), suggèrent donc une remarquable prudence à définir la compilation de Mamérot comme une véritable «mise en prose», même sous la forme la moins marquée de ce genre de réécriture: l’écho des textes poétiques, chansons de geste ou romans, même lorsqu’il est présent, s’avère toujours lointain et de toute manière presque toujours filtré par la voix bien plus forte des écrits à caractère historiographique.